Évolution Digitale main digital clavier social media

Publié le 22 février, 2017 | par Estelle Bernet

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Le Narcisse digital ou l’amant virtuel de lui-même, dernière partie : image et poison

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Troisième et dernière partie de la série Le Narcisse digital. Une première partie à relire ici, et une deuxième là.

Narcisse et Dorian Gray réunis, le poison de l’instant immortalisé

Face à un Dorian Gray schizophrène et retors, s’oppose, comme nous l’avons vu précédemment l’innocence voire la naïveté de Narcisse, attiré seulement par la beauté inconnue qu’il voit dans l’eau clair d’une source. Et, le Narcisse 2.0, dans son innocence primaire, comble ses rêves d’enfant, ceux de la publicité à laquelle il est habitué, sans relever la tête pour entendre les avertissement de la nymphe à travers les échos. C’est le repli sur lui-même, pathologique, bercé par son image reflétée à l’écran.

Egotisme, orgueil à fleur de peau, addiction au nombre de vues, de cœurs qui ornent les commentaires, de favoris, Narcisse s’enfonce en eaux troubles. Ce mythe et celui de Dorian Gray mélangés, prouvent que la technologie n’est pas la cause du mal, elle en renforce seulement les symptômes. Souvent, la technique, la technologie et tout ce qui en découle, possèdent cette ambiguïté. Elle est appelée en grec « pharmakon » soit la drogue. Ni bonne ni mauvaise, au départ.

C’est dans le Phèdre de Platon, et grâce à l’analyse que Jacques Derrida en a faite dans La Pharmacie de Platon, que l’on retrouve cette notion associée à l’écriture, qui est à la fois un remède et un poison pour celui qui s’y plonge. Derrida écrit à ce sujet :

« Pharmacée (Pharmakeia) est aussi un nom commun qui signifie l’administration du pharmakon, de la drogue : du remède et/ou du poison. « Empoisonnement » n’était pas le sens le moins courant de « pharmacée ». (…) A peine plus loin, Socrate compare à une drogue (pharmakon) les textes écrits que Phèdre a apportés avec lui. Ce pharmakon, cette « médecine », ce philtre à la fois remède et poison, s’introduit déjà dans le corps du discours avec toute son ambivalence. »

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Au même titre peut-être que la technologie nucléaire est capable de la création comme de la destruction, la technologie liée aux réseaux sociaux (algorithmes, hyper-connectivité…) peut être considérée aussi comme un pharmakon : poison du repli sur-soi, remède par l’ouverture possible au monde. Se dire que l’illusion de soi seule suffit est une dérive de notre rapport aux réseaux sociaux et au digital, donc au monde. Mise en scène perpétuelle, discussions publiques pour quelques cœurs flottant sur une image de mauvaise qualité, nous acceptons la virtualité des échanges et de notre être. L’instantané devient le vrai, ce qui en fait une nouvelle forme de tyrannie de l’image. Les commentaires sont instantanés, sans mémoire, et parfois assassins, pouvant avoir un réel impact sur un équilibre psychologique. Allant jusqu’à pousser l’être à mettre en scène et à immortaliser ce qui, par essence, ne l’est pas : la mort, vue et visible de tous.

On se place sous la dépendance de la reconnaissance de l’autre par nécessité. La vie quotidienne, le travail et les amours sont ainsi gouvernés par la réputation virtuelle générée par l’image. Ce basculement “de l’autre côté de l’écran”, le Social Media en est devenu l’acmé, l’excroissance absolue compensant nos carences sociales, amoureuses, relationnelles, sensuelles, intellectuelles, ontologiques, et s’érige en tant que nouvelle preuve de l’existence du moi sur Terre. Aussi bien pour les spectateurs que les acteurs, qui de toute façon s’intervertissent continuellement.

Oscar Wilde, à travers Dorian Gray, critiquait cette tyrannie de l’image ; aujourd’hui, les réseaux sociaux prônent la démocrat-image.  Chaque instant d’une vie fait l’objet d’un vote populaire pour permettre à soi-même d’avoir un semblant de réalité sociale – et surtout, de savoir si, oui ou non, cette vie sociale est acceptée et jusqu’à quel point portée aux nues. Le référendum narcissique tient lieu d’élection populaire chaque seconde sur tous nos réseaux sociaux. Il permet d’élire qui aura le droit aux coups de projeteurs des regards avides générant l’existence. Quid de la vraie relation à Autrui ?

Sortir de l’enclave digitale pour se (re)tourner vers l’Autre

Sortir de cette captivité est directement liée à sortir de la servitude dont nous sommes les victimes consentantes servitude voulue, non combattue, qui permet de combler tous les manques humains, sociaux, qui nous caractérisent. Angoisse liée à la vieillesse, à la solitude, à la mort. Combler la dégradation du corps en surexposant celui-ci sous le meilleur jour. Au milieu de la toile que l’homme se tisse virtuellement, au milieu de ses amis, de ses followers, il reste l’araignée au centre profondément seule, attendant la moindre vibration de vie qui pourrait s’accrocher à ses filets.

 

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Les technologies numériques, le monde digital, sont à la fois la connexion et l’isolement, toujours dans cette dualité ou cette opposition tristement binaire. Dans une société dont on critique le manque de solidarité, l’individualisation, alors que tout se sait et se voit immédiatement, dans tous les coins du monde, la juste réponse n’est pas l’Homme dans son individualité, mais l’Homme gouverné par des algorithmes qui le relient à l’Autre, qui le rend dépendant de l’Autre car biberonné par commentaires interposés.

« Autrui, pièce maîtresse de mon univers. »
Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

Dorian Gray et Narcisse étaient individualistes, ne connaissaient que leur propre beauté, le premier, conscient, au service d’actes capricieux et d’atrocités peureuses, l’autre sans même avoir pu s’en rendre compte – ou quand il le fait, la mort est instantanée – et sans prendre conscience de son monde. A l’ère des réseaux sociaux, nous pouvons parler d’individualistes connectés, pantins pris dans un environnement qui pousse toujours plus à la consommation et à l’image parfaite ; parce que fondamentalement, la société nous effraie, par son immensité et sa complexité, par la vitesse qu’elle montre, et donc par le martèlement impassible du temps.

Pour tromper la peur, l’homme conserve dans son téléphone, les secondes médiatisées, les images instantanées, comme frein à la mort, la vieillesse, le temps qui passe ; faible bouclier digital qui luit sous l’approbation des foules, toujours Moi, mais toujours avec l’Autre comme spectateur.

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À propos de l'auteur

Chef de projet éditorial Print - Web / Brand Content Manager



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