Évolution Digitale narcissic word digital réseaux sociaux

Publié le 13 février, 2017 | par Stéphane Favereaux

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Le Narcisse digital ou l’amant virtuel de lui-même – 1ère partie

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Première partie d’une réflexion à quatre mains et en trois temps sur le narcissisme moderne à l’aune des réseaux sociaux, de la quête du Beau, du parfait instantané et de la jeunesse immortalisée. 

« Il n’y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux d’eux-mêmes. Ils sont perdus s’ils trouvent dans leurs amis de la complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d’une idée qui leur est chère, ils passent leur vie à s’admirer. Que faudrait-il pour les guérir d’une folie qui semble incurable ? »

Éloge de la Sincérité, Montesquieu

Les âmes mortes, éborgnées par la Data, en plus de sombrer dans les “illusions perdues” du Social Media, se complaisent dans un narcissisme patenté. Jouant et se mirant dans leur propre reflet projeté sur les écrans dont ils sont devenus les cuistres serviles, ces êtres imagés se multiplient et fleurissent sur les médias sociaux. Un nouvel être est né de ces usages des réseaux sociaux : le Narcisse digital. 

Les individualités s’effondrent et mutent en social-individuation, connectées les unes aux autres, participant incessamment à la mise en scène de soi, à travers des images exposées publiquement. Un mouvement d’inflation généralisé emporte nombre de membre des réseaux sociaux dans une course effrénée de la monstration, de la démonstration, de la dépersonnalisation, de la mutation sous influence, de cette influence liée à la claustration, à l’enfermement dans des réseaux de quant-à-soi.

A ce propos, cette démonstration transforme l’être humain en “monstre” : le monstranum qui était, dans la Rome antique, un “phénomène” que l’on exposait dans les foires ou les cirques. Ainsi, en voulant étendre une partie de nous et en voulant la mettre en avant à travers l’image, on en revient à s’enfermer dans un espace cloisonné, un écran de téléphone ou un média, un réseau social. Le regard des autres étant devenu la principale source de satisfaction ou de frustration, il est primordial.

La quête du Graal du  Narcisse digital fait également muter nos comportements, nos habitudes, nos réflexes. Le moi imagé, est glorifié en tant qu’être existant et qui se fait lui-même exister. Ce nouvel habitus  joue sur un double rapport : le photographe est le photographié, l’identité même du sujet perd de son essence. On ne se photographie plus à distance, dans un contexte, dans une réelle existence à un instant T dans un endroit précis. Narcisse se prend en photo à bout de bras ou de perche.

narcisse moderne digital selfie photo ego moi

Dans cet étalement de l’image quotidienne, la perte de repère vient d’une désinformation dans la valeur que l’on accorde à soi-même et à ce que l’on montre : être en haut du mont Everest revêt le même niveau d’importance qu’être un reflet photographié dans le miroir d’une salle de bain. Ce qui compte ce n’est pas ce qui nous entoure, mais le protagoniste principal de l’image, à savoir Nous.

La vedette de ce narcissisme omniprésent devient bien souvent un “influenceur” croisé sur le Net, un média social, posé comme modèle d’accomplissement absolu par la réussite qu’il montre, affiche, par ses nombreuses interactions sociales. Mais quid de la véracité absolue de ce que donne à voir cet influenceur ? Quid de la réalité vivante et tangible de cette personnalité dont on ne sait que ce qu’il montre mais qui devient malgré tout la vérité ?

L’appartenance par l’image

Phénomène social généralisé, les Narcisses digitaux s’aiment par leur consommation, leurs marques, leurs totems téléphoniques, technologiques. L’organisation de notre communication, de nos relations sociales participe aussi de ce phénomène. Loin de profiter de ces avantages de manière autonome et individuelle, ils leur accordent de la valeur en fonction du nombre de vues, en fonction de la qualité de leur photo, en fonction du partage de leurs images.

Mais aussi, les néo-Narcisse révèlent un malaise dans la société, un malaise diffus, une crise culturelle, cultuelle, intellectuelle, politique, sociale, où plus aucun terreau réellement commun ne peut unir et faire exister en réelle société d’échanges entre les Hommes. Pourquoi, dans le mythe originel, le fils de Liriope et de Céphise, lors de la découverte de son reflet plonge t-il dans un abîme de souffrance ? Pourquoi la vision crée une telle déchirure intérieure, à un duel sans merci dans son être, au lieu d’être une source d’épanouissement ? Pourquoi la contemplation de soi est-elle mortelle – au sens figuré la plupart du temps, mais aussi au sens propre ? Pourquoi l’image devient-elle meurtrière ? Est-ce la faute à l’écran, ou à l’homme ?

La confrontation à soi-même et au regard des autres fait partie du processus d’acceptation de l’être au sein d’une organisation sociale. L’introspection, la vision réelle et profonde de soi devrait ainsi logiquement faire partie d’une démarche d’avancement, de meilleure compréhension du monde… Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux (que l’on trouve originellement dans le Charmide de Platon). Socrate a approfondi cette maxime en l’associant dans son système de pensée à une forme de sagesse, mot clé désormais de l’humanisme. Vois toi tel que tu es et tu verras les autres…

Or, la mise en scène, l’instantanéité du partage de l’image et l’écran, créent une vision déformée de soi et des autres. La fausseté de cette réalité fait tomber l’homme dans un mal-être social qui lui ôte ainsi toute autre forme de volonté : nous voulons appartenir à une image, et non à un monde. Tout comme la désillusion de Narcisse d’apprendre que l’image d’en face n’existait pas en tant qu’Autrui (car elle existait, même si elle n’était qu’un doublon), la déception de ce que peut réellement apporter la surexposition du Moi aux médias sociaux peut entraîner un rapport morbide à soi et à Autrui. L’image devient elle aussi une source de performance, et peut donc entraîner l’intolérance, la dépendance, voire l’annihilation totale de l’être.

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Nul besoin d’une volonté globale sociale, politique, humaine, humaniste, nul besoin d’un projet commun dans la mesure où l’individu fait foi, fait sens dans les affects matérialisés et affichés. L’Homme était un animal social. il est devenu un jouet de lui-même, une dystopie de lui-même. Sa manière d’exister lui arroge un nouveau pouvoir sur l’autre : celui de se voir reconnu par des pairs fallacieux, dans un contexte où la nécessité du bien paraître fait foi.

Du dîner Balzacien typique, on passe à un dîner posté sur instagram et filtré, où la nécessité de Moi avant tout s’avère loi fondamentale de l’organisation sociale. Un Narcisse reconnu gouvernera des Narcisses soumis à la volonté de la reconnaissance.

Il convient de vivre au présent, sans autre choix puisque se perd de plus en plus la conscience du passé. Mais le présent se rétrécit à l’aune de la reconnaissance infatuée nécessaire. Le présent n’existe plus qu’en tant d’instantanéité photographique, permettant de fait, la traque, le voyeurisme malsain, et l’utilisation de données, à des termes publicitaires, bien entendu.

Et à la fin, Narcisse meurt, sans jamais avoir atteint le statut plus élevé de conscience, sans jamais n’avoir réellement connu quel être beau il était lui-même, sans avoir connu l’attirance de l’Autre, et acceptée l’amour de l’Autre, celui d’Echo qui chantait tristement les louanges qu’il faisait à l’eau. Au même titre, l’humain transformé en Narcisse s’étiole dans le regard de l’autre, en ayant oublié qu’il était un sujet pensant. Il était alors un objet montré et montrant, existant par et pour les autres, peut-être sans relation réellement sincère ?

Ce narcissisme absolu se pose comme une espèce de domestication de l’homme par l’usage social media, comme un ordre social érigé en modèle mais dans lequel l’humain est tenu captif. Cette captivité limite son humanisme, limite ses réflexions, exalte les instincts primaires. On ne peut empêcher l’homme de s’exalter dans sa propre vie virtualisée, mais on peut éduquer à la pleine conscience, aux risques, à l’importance de l’Autre en tant qu’individu et non en tant qu’utilisateur d’un réseau social, d’un commentateur de statut.

S.F

« Sans doute, de très classiques glacières s’obstineront à vouloir conserver des cadavres d’heures. Mais déjà les mouches se rient des Narcisse obstinés à embaumer, au fond des lacs de nécrophilie, leurs pompeuses charognes. »

Note en marge du jeu de la vérité, René Crevel

La suite : Le Narcisse digital : de Narcisse à Dorian Gray

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À propos de l'auteur

Chef de projet Digital, Social Media Manager, disciple de Bacchus



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