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Publié le 16 février, 2017 | par Estelle Bernet

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Le Narcisse digital ou l’amant virtuel de lui-même – 2ème partie

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Première partie : Le Narcisse digital, ou l’amant virtuel de lui-même
“Je vais devenir vieux, horrible, effrayant. Mais ce tableau n’aura jamais un jour de plus qu’en cette journée de juin… Si seulement ce pouvait être le contraire! Si c’était moi qui restais jeune, et que le portrait lui vieillit! Pour obtenir cela, pour l’obtenir, je donnerais tout ce que j’ai! Oui, il n’y a rien au monde que je refuserais de donner! Je donnerais mon âme pour l’obtenir! »

Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde

Les Narcisses contemporains font face à problématique de la perfection à atteindre, de la peur du laid, contrebalancée par l’utilisation excessive de l’image de soi sur les réseaux sociaux. Que dire alors de l’engouement (ou de l’inquiétude) suscitée par les fantasmes de l’homme réparé, augmenté, soigné sans cesse, peut-être immortel ? À ce titre, le transhumanisme semble mettre le corps en avant de l’esprit ou de l’âme, alors que l’essence même de l’être humain est d’être éphémère, passager, comme l’explique Mais Où Va Le Web ? dans son article sur Nietzsche contre les transhumanistes. Lorsque cette idée s’impose parmi les hommes, la vie perd de son essence, puisque l’ultime quête sera de s’augmenter sans jamais profiter – ou en pensant un profiter, un jour. Ainsi, on se dessaisit de nos vies, on les jette en pâture, on les rend idéales en apparences dans l’idée d’atteindre réellement la perfection qu’on nous promet grâce au évolution du numérique et de la technologie.

Alors que le protagoniste originel du mythe de Narcisse se noie dans un reflet, un reflet qu’il n’identifiait pas comme tel, qu’il ne comprenait pas ainsi, comment se noie t-on dans la société actuelle ? Aujourd’hui, tout individu est conscient de sa propre image, conscient qu’il envoie un reflet sonder les abysses des réseaux sociaux. Narcisse ne pouvait établir la différence entre lui et son environnement, dans une espèce d’innocence qui lui fut mortelle : cette histoire est un acte initiatique propre aux mythes. Dorénavant, tout individu à autoportrait est conscient de cette dissociation et se l’approprie, jusqu’à devenir son propre environnement « miroir ».

De Narcisse à Dorian Gray

Dorian Gray ne souhaitait pas vieillir ; il était tétanisé d’angoisse à l’idée que sa jeunesse et sa beauté puissent s’évaporer dans les limbes du temps. Les réponses que peuvent apporter le transhumanisme, comme évoqué plus haut, répond à cette angoisse existentielle qui ne date pas du XXIème siècle.

Or, aujourd’hui, le Dorian-Narcisse ne voit pas le temps qui passe à travers un portrait. Il ne voit plus que l’image instantanée postée sur un réseau social, conscient peut-être du temps qui passe, mais refusant le corps qui évolue, des rides qui se creusent. C’est uniquement via un prisme filtré qu’il pense exister. Il ne confond pas ce qu’il y a « autour », il le mélange à sa propre réalité de manière totalement volontaire ; ainsi il est capable de préparer jusqu’aux images les plus « perfectionnées » sur Instagram, passant les heures en poses, maquillage, retouches, tout en démontant systématiquement une société qu’il considère comme factice, en jouant sur les usages, en en transgressant les règles établie.

Schizophrénie, ras-le-bol, début d’une prise de conscience ? Quand on se rend compte de l’impact de l’image sur les populations, les « générations » Y, Z (et bientôt A’ ?) il est de bonne augure de voir que certain(e)s dévoilent les coulisses, à la manière d’un théâtre contemporain où le faux de la mise en scène est révélée. En témoignent certains mannequins, ou représentant de l’univers de la mode et du luxe, qui dénoncent les artifices des réseaux sociaux d’image, à la fois prise de conscience et fatalité conséquente à un monde de faux et contre-faux que l’on pense immuable. Une société et des individus schizophréniques, donc, qui nous ramènent au personnage emblématique d’Oscar Wilde.

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Dorian Gray, incarnation suprême du dandy hédoniste, n’est au départ qu’un éphèbe prétentieux manipulé par le sournois et ô combien délicieux Lord Henry Wotton. Ce dernier, lui rappelant sans-cesse la vieillesse, en le tourmentant sur l’éphémérité de la beauté – et donc de la fin du plaisir qui en découle – pousse Dorian à convoiter l’impossible jeunesse éternelle. Si Oscar Wilde avait écrit ce chef d’oeuvre de la littérature dans les années 2010, le personnage de Henry aurait été une métaphore parfaite de la société du virtuel et de sur-exposition de soi, poussée par une logique consumériste, pousse à la recherche de la vitalité, de la vigueur, d’une forme de jeunesse de corps et d’esprit qui provoque parfois les pires dérives. L’homme de 2017 n’a pas le droit d’être laid, d’être vieux, d’être gros car l’image est partout. Ce culte de la photographie et de la monstration quotidienne entraîne une nouvelle vision de l’être humain :  la dégradation physique est inenvisageable. Instagram et Snapchat vont aider à atteindre cette jeunesse virtuelle avec des philtres, pour se mentir à soi même et à avoir sur les médias sociaux une image valorisante de soi.

Sans les réseaux sociaux et cette course effrénée aux likes, au coeurs, on aurait pu y voir un regain d’intérêt pour la santé, le bien-être, dans une société qui a trop consommée, trop abusée. Une envie, innocente donc, de prendre soin de soi et de se sentir beau, belle, en forme, chacun à son niveau. Mais attention aux miroirs virtuels permanents : ce sont les codes pervertis du marketing, du luxe, de la mise en avant de soi qui priment. Même un simple footing est devenu l’occasion de prouver sa vitalité, ses capacités, sa supériorité kilométrique dans la quête de la forme. La mesure constante des performances permettra bientôt de classer l’Homme selon la longueur de ses coïts, sa capacité de résistance devant un ordinateur pour faire plaisir à son patron… ?

Narcissisme ou simple consommation ?

La lecture du roman wildien nous alerte, et permet de suivre les horreurs – souvent non-préméditées – commises par Gray, qui oscille entre prise de conscience de sa monstruosité et désir de nourrir sa décadence. Comment ne pas y voir, dans une moindre mesure, un reflet d’humains coincés entre la consommation, la monstration (qui est monstrueuse dans ce qu’elle donne à voir) et la profonde solitude et désolation qui se lit parfois derrière les filtres appliquées aux visages surexposés ?

Dans cette forme de relation auto-centrée, la place pour Autrui est reléguée à celui de spectateur passif ou commentateur forcément positif.  On cherche à combler des manques, des repères que la société n’apporte plus ; on se met en scène – parfois jusqu’à la mort -, on se socialise à l’emporte-pièce. Attirer l’attention, vampiriser le regard de l’autre pour le verrouiller sur soi, sans néanmoins en accepter la critique ou la désapprobation, soumettre le temps de l’autre à la reconnaissance de soi : le social média est le lieu où se le plus parfait qui soit pour cela. La courtisane Nana, dans le roman éponyme d’Emile Zola, est fascinée par son corps et sa beauté, et en fait donc un corps fascinant, dans une pure équation égoïste et une logique évidente de consommation de la beauté.

« C’était une passion de son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne souple de sa taille, qui la tenait sérieuse, attentive, absorbée dans un amour d’elle-même. Souvent, le coiffeur la trouvait ainsi, sans qu’elle tournât la tête. Alors, Muffat se fâchait, et elle restait surprise. Que lui prenait-il ? Ce n’était pas pour les autres, c’était pour elle. »

Nana, Emile Zola

A contrario, chez Dorian Gray, ce sont les autres qui font de lui un objet de désir. Il devient, au fil des personnages qu’il rencontre, le culte désiré, son physique est métamorphe : ses traits sont dépeints différemment en fonction des projections et aspirations des adorateurs, spectateurs ou détracteurs. Chacun y jette violemment ses fantasmes, ses désirs, ses idéaux. Voyez-moi tel que vous souhaitez être : bienvenue dans l’ère de la mise en scène Social Media, où chacun éjacule ses idéaux de jeunesse et de beauté devant un écran, car, celui qui commente se projette, et existe sur une terre de virtuel prôné.

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Dorian Gray et Narcisse réunis sous l’auspice du « commento ergo sum« , réplique virtuelle d’une image écornée de soi, qui s’abreuve d’amour factice de l’Autre, et de réel sentiment de supériorité de soi compensé par la peur avide de ne pas être suivi, accepté. Le Moi devient indissociable de la présence virtuel de l’Autre, véritable catalyseur du social de l’être.

Qui jouit de cette relation de « pervers narcissisme » que l’on applique de soi à soi , en incluant les autres « mais pas trop » ? Les marques, les sociétés, les entreprises, ont compris que l’être humain cherche à se montrer : ils ont devant eux des panneaux publicitaires vivants, évoluant, qui se laissera toujours séduire par les sirènes du Beau, du « à la mode ». L’être humain devient un consommable, par l’exposition, face aux autres qui se l’approprieront par l’admiration, le commentaire… Narcisse-Dorian devient un produit, avec une date de péremption aléatoire, décidée par l’Autre.

Le corps exposé est ainsi un corps consommé, une prostitution à écran ouvert et interposé. Je me me montre, donc je suis, tu commentes, donc tu es. L’espace entre les deux est restreint à une seule chose : l’image. Et cette image évoluera en même temps que les usages et que la consommation que l’on en fera. Pour augmenter l’Homme, ou l’enfermer, le restreindre à la virtualité…

E.B

 

Réflexion à suivre…

 

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À propos de l'auteur

Chef de projet éditorial Print - Web / Brand Content Manager



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