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Publié le 31 janvier, 2017 | par admin

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Homo Artificialis, le flou de l’humanisme numérique

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Homo Artificialis est un énième essai lancé au visage du tout-technologique made in Silicon Valley. Astucieusement sous-titré « Plaidoyer pour un humanisme numérique », le livre du chirurgien Guy Vallancien s’engage dans la grande course à la définition d’une alternative qu’on peine encore à définir. Si l’on ne peut que saluer l’effort de vulgarisation de l’ouvrage, on regrettera cependant que de trop nombreuses imprécisions viennent brouiller un message qui plus que jamais, a besoin de concepts clairs afin d’évacuer toute ambiguïté.

Contre ceux qui « prêchent du haut de leurs chaires digitales flanquées de silicium » 

humanisme numeriqueLe numérique est un fait social total, c’est à dire qu’il opère des changements fondamentaux dans une multitude de secteurs. Parmi ceux-là la médecine, sur laquelle Guy Vallancien revient longuement. Fort de son expérience de chirurgien, l’auteur dresse un panorama des opportunités et des menaces générées par « le numérique » dans cet environnement. Loin de les rejeter en bloc, il se fait le défenseur d’une arrivée mesurée des machines dans l’espace médical.

A plusieurs reprises, il vante les mérites de la « main robotique » en chirurgie, prolongeant celle de l’homme dans une coévolution qui fait écho aux travaux de Leroi-Gourhan (pour qui la main est – avant le cerveau – l’outil qui permet le processus d’hominisation, c’est à dire le devenir humain). Au passage, Vallancien s’autorise quelques railleries à l’endroit de ses collègues techno-réticents probablement inaptes à comprendre que « le progrès (…)  ne s‘encombre pas de psychologie ni de cellules de crises ».

Est-ce là, où peut-être à d’autres moments que l’auteur semble confondre progrès, innovation et avancées technologiques ? En effet, si l’ouvrage prend vite la direction d’un pamphlet contre les transhumanistes et autres chantres de la « digitocratie » en «  panne de Dieu », on peine à comprendre ce qui, au-delà de l’attaque contre ces caricatures de la pensée, constitue un « humanisme numérique ».

L’humanisme numérique, cet objet à la mode

Si l’humanisme numérique est ce qui « vise à repérer ce qui peut être conservé de l’humanisme classique » comme le déclare Milad Doueihi, alors nous devrions être en face de quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, vulgarise les savoirs et participe à l’instruction de tous.

Mais Homo Artificialis, plus qu’un plaidoyer en positif, est d’abord une juste et nécessaire remise à plat de ce qui ne constitue pas un humanisme quelconque, à commencer par (une certaine image) des robots. Ceux-là seraient intrinsèquement voués à ne pas êtres humains puisque leur aptitude à l’empathie serait nulle. Or l’homme a inscrit au plus profond de ses gènes (avec les fameux « neurones miroirs ») cette capacité à ressentir pour les autres. Ainsi, pour le chirurgien il n’existerait pas de « machine qui ne pourra jamais imiter (l’encéphale) dans sa capacité à déroger par exemple aux lois de la cité qui lui sont imposées, telle Antigone face à Créon » ni d’ailleurs de machine capable de réaliser le propre de l’homme comme par exemple l’art musical ou la cérémonie du thé car « sans affect, sans drame personnel, sans joie ineffable, point de musique ».

Quelques jolis passages, métaphores médicales et envolées lyriques nous rappellent donc que le corps humain n’est pas qu’un « garage à sensations » mais bien une entité sensible qu’on ne saurait imiter. Pour autant, « le numérique » n’est pas réductible à ces quelques rêves technologiques combattus ici avec vigueur. « Le numérique » embrasse bien évidemment l’ensemble de la vie sociale et économique, c’est un système qui n’est jamais vraiment appréhendé dans sa globalité, ce qui amène l’auteur à tomber dans des généralités voire dans une appréhension un peu rapide de son ennemi désigné. Et pour cause, peu de nuances sont employées pour distinguer « intelligence artificielle » et « robotique » qu’on croirait avancer main dans la main vers la construction pure et simple de Terminator. Laurent Alexandre nous rappelle à ce titre que si l’intelligence artificielle « faible » est d’actualité, la « forte » (celle qui imite vraiment l’humain) est loin d’être arrivée. Par ailleurs, les avancées en robotique sont loin derrière les avancées « logicielles » qui se passent bien d’un corps humain de substitution pour changer le monde.

Homo Artificialis en équilibre précaire

En effet, Guy Vallancien semble parfois hésiter à se positionner, probablement pour éviter de glisser dans le double écueil du techno-utopisme et du catastrophisme. Quoi de pire que d’être taxé « d’anti » dans ce milieu ou toute critique radicale vous condamne à l’ostracisme ?

Ainsi, il oscille, déclarant que « la recherche doit se poursuivre (…) dans un aller-retour permanent entre innovation et responsabilité » car « Vouloir ralentir le progrès est à la fois malsain et illusoire » pour quelque pages plus loin écrire qu’il sera nécessaire « de refuser certaines retombées des découvertes issues de nos laboratoires ». Si on comprend bien que tout n’est pas tout noir ni tout blanc, on saisit surtout que les objets de pensée sont assez mal définis : qu’appelle-t-on au juste une innovation ? Peut-on assimiler « une découverte » à « un progrès » ? Comment pourrait-on refuser de « ralentir » ce qu’on n’a pas clairement défini ? Tout progrès est relatif !

 

homme augmente humanisme transhumanisme

 

Certes, nous sommes dans un essai vulgarisant, probablement utile dans le marasme de l’idéologie technicienne ambiante. Cependant, difficile de passer l’éponge sur ces quelques confusions qui échouent quelques chapitres plus loin sur d’autres approximations. Ainsi, le chirurgien en vient au cours de son argumentation à afficher un soutien discret mais néanmoins clair à Emmanuel Macron car ce dernier aurait eu la bonne idée de considérer le « revenu universel » pour pallier les transformations de l’emploi. A cela s’ajoutent quelques rapides considérations peu argumentées contre les 35 heures ou en faveur des OGM « sans risques ». Du plaidoyer pour l’humanisme, on passe à la discussion de comptoir, or le Mouvement En Marche ! a statué contre le revenu universel (après quelques hésitations, certes), quant aux 35 heures, on lui excuserait le tacle (bien subjectif) s’il ne s’accompagnait pas quelques pages plus tard de considérations frôlant le french-bashing :

« Quand on observe la panique à l’idée qu’AirBNB concurrence les hôtels ou qu’Uber ringardise les taxis, on mesure le décalage entre l’émergence des technologies créatrices d’emplois et leur diffusion acceptée ».

En effet, la désintermédiation suscite des inquiétudes. Qu’à cela ne tienne, elle est issue d’une idéologie « disruptive » (« allant plus vite que le droit », Dixit Bernard Stiegler), qui émane elle aussi des technoprophètes que Guy Vallancien attaque dans sa première partie. Comment ne pas relier les points ? C’est là toute l’ambivalence de l’auteur qui, pétri de bonnes intentions, affiche justesse et clairvoyance dans son domaine – la santé – pour ensuite occulter toute analyse économique à propos des « progrès » techniques qui demandent pourtant à ce qu’on considère leurs quelques mécanismes capitalistiques sous-jacents.

L’humanisme numérique est comme l’Esprit des Lumières, tout le monde s’en réclame

Ce que nous dit Homo Artificialis, c’est d’abord que l’inquiétude est vive. En cela, l’ouvrage de Guy Vallancien illustre bien la tendance, c’est un essai « de son temps ». Pour autant, le mélange des concepts et des genres aboutit à des raisonnements parfois trop rapides. En guise de conclusion, le chirurgien propose par exemple de créer « un forum Pan-humaniste » où chacun pourrait donner son avis (grâce aux algorithmes et à la connexion de plus de 3 milliards d’êtres humains) sur « l’indispensable réflexion sur le sens de l’humanité ».

L’essor du gouvernement mondial par une démocratie digitale pourrait séduire, mais avant de mettre d’accord 3 milliards de personnes, il s’agira de réaliser quelques aménagements préalables locaux (comme réduire la pauvreté et partager les richesses, renforcer l’éducation, etc.). C’est-à-dire aligner les consciences plutôt que de tomber dans les travers «  solutionnistes »  que l’auteur critique à juste titre.

L’humanisme numérique est un concept encore flou. Déjà, il est revendiqué ici où là comme peut l’être l’Esprit des Lumières, avec des fins parfois totalement contradictoires. Gardons en tête la seule urgence du moment qui n’est pas tant de savoir qui saura faire la meilleure OPA pour se positionner sur le concept, mais bien de parvenir à construire avec rigueur une pensée critique sur la technique et sur l’homme.

Mais où va le web ? le média qui explore le numérique avec un regard critique

Homo Artificialis, Plaidoyer pour un humanisme numérique, Vallancien, Guy, Janvier 2017, Ed Michalon 

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