Vision Numérique De l'autre côté de l'écran

Publié le 27 octobre, 2016 | par Estelle Bernet

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De l’autre côté de l’écran

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« EUGÉNIE : Ô Dieu ! La délicieuse niche ! Mais pourquoi toutes ces glaces ?

MME DE SAINT-ANGE : C’est pour que, répétant les attitudes en mille sens divers, elles multiplient à l’infini les mêmes jouissances aux yeux de ceux qui les goûtent sur cette ottomane. Aucune des parties de l’un ou l’autre corps ne peut être cachée par ce moyen : il faut que tout soit en vue ; ce sont autant de groupes rassemblés autour  de ceux que l’amour enchaîne, autant d’imitateurs de leurs plaisirs, autant de tableaux délicieux, dont leur lubricité s’enivre et qui servent bientôt à la compléter elle-même. »

DAF de Sade, La Philosophie dans le boudoir

Comment aujourd’hui replacer le plaisir de voir lorsque la perception visuelle est altérée par un monceau de cristaux liquides formant des images, elles-mêmes déterminées par un amas de données ? Pourquoi autant d’attirance envers la misère qui nous est servie sur un plateau(-télé) d’argent ?

Le voyeurisme, quand il n’est pas pulsion sexuelle, revêt le manteau de la délectation morbide devant les éléments spectaculaires qui parsèment le monde contemporain. On dit que l’homme est devenu, par la force des choses, plus voyeur ; non. Il a seulement moins de honte à l’avouer. Le voyeurisme est tendance. Il n’y a qu’à voir les humiliations en direct, les idioties romancées, la mise en avant de la pauvreté intellectuelle et matérialiste qui pleure devant des micros,  l’ère du « Tout Hanouna » pour le comprendre.

Images contre images, revalorisation de soi à travers les écrans, multiplication des supports visuels qui permettent d’assouvir une pluralité de désirs.

Les écrans qui nous entourent, que nous tenons dans notre main, qui nous font de l’œil lorsque nous sommes au restaurant, qui nous harcèlent lorsque nous travaillons, nous font passer « de l’autre côté », vers un monde qu’à défaut de comprendre, nous pouvons visualiser.  Et le cercle vicieux se met inexorablement en place. L’offre dépasse bientôt la demande, qui va de nouveau supplanter l’offre, qui osera de plus en plus plonger le spectateur dans l’abîme.  Voir sans être vu, se montrer sans observer ce qui se passe dans le regard de l’Autre. Car l’Autre fait peur, mais les écrans qui le dévoile, non.

Théâtre et microcosme d’une société du divertissement

L’écran est « ce petit théâtre » où la catharsis prends désormais place : faites entrer les forces armées, montrez-nous des larmes, dénudez l’humanité, transmettez-nous des émotions. Le sang et l’or, le bruit et la fureur… Nous pouvons donc, en toute tranquillité, pleurer avec les survivants,  s’indigner contre des attaques filmées en live, avoir peur face aux cataclysmes naturels, aller jusqu’à observer suicides, meurtres et viols. Parfois en direct. Sans pour autant avoir la possibilité de la réaction physique, de l’action. Nous ne sommes pas là pour être humain mais pour voir. Une vraie expansion de l’âme et des sentiments, qui permet de ne pas penser à ce que nous devenons face à nos écrans : des créatures à la fois actives et passives.

Actives et passives. Le Malaise dans la civilisation de Freud se traduit ici parfaitement. Vous pouvez voir le bonheur des autres, les jalouser, les agonir de haine, de frustration… Mais surtout, ce qui importe c’est qu’indirectement vous pouvez participer à leur malheur. En assistant aux malheurs de l’Autre, le voyeur peut exister intrinsèquement dans une belle image d’un bonheur faussé. Exister de manière publique, devenir soi-même une publicité, contrairement à d’autres temps où on nous la servait.

Les écrans, les réseaux sociaux, font de nous des romanciers passifs de notre propre vie, condamnés à n’être qu’observateurs alors que nous sommes observés. Dans La Jalousie, le narrateur inventé par Alain Robbe-Grillet épie les moindres faits et gestes de son épouse, nous raconte en détail sa journée passée à guetter, à compter des arbres de manière obsessionnelle, à se fixer sur chaque détails futiles et intimes.  Or, cette manie d’observer ne permet ni la réflexion, ni la prise de conscience sur soi.

Face à cette fumée qui nous envoie, comme Alice, « de l’autre côté du miroir », nous beuglons lorsqu’on nous l’autorise, ou nous en intime l’ordre, nous rions face à des situations humiliantes que nous ne tolérerions pas « dans la vraie vie » parce que, protégé par notre rectangle lumineux, nous ne sommes pas confrontés à cette réalité. Qui finira par la diriger ? Qui finira par décider où se trouve la porte qui nous fera basculer ?

 

 

« On peut tout juste distinguer un petit bout du couloir de la Maison du Miroir quand on laisse la porte de notre salon grande ouverte : ce qu’on aperçoit ressemble beaucoup à notre couloir à nous, mais, vois-tu, peut-être qu’il est tout à fait différent un peu plus loin. »

 

Lewis Caroll, De l’autre côté du miroir

L’écran est une porte vers le réel, et de plus en plus, vers un monde qui se passe en direct. Une « journalisation » de la vie quotidienne, soit dans un spectaculaire positif, soit vers des abîmes plus morbides. Contrairement à l’enfant se découvrant dans le miroir, le moment le plus traumatique n’est pas celui où nous comprenons que ce que nous voyons dans l’écran n’est qu’une illusion, mais que c’est bien le réel. Un réel déformé par un prisme, un angle de vue, une intention, mais un réel quand même. Un réel qui en côtoie d’autres et des réels qui s’interpénètrent, souvent pour de mauvaises raisons.

Des informations sur-mesure et sans mesures

Une attirance morbide donc, pour ce que nous ne pouvons pas maîtriser, une fascination qui nous permet d’entrevoir des possibles qui coulent entre nos mains glacées par l’inaction provoquée par la vision. Ce reflet du monde est attirant mais néanmoins haïssable, répondant à des pulsions elles-mêmes provoquées par tout ce que permet la technologie. Biberonnés aux informations saisies sur le vol, nous pensons en maîtriser les rouages, nous ne cherchons à saisir des données, nous cherchons à les assimiler, à les manger, à les boire, à les engloutir, pour exister à travers elles.

Voir devient comprendre, comprendre signifie désormais commenter, « aimer », diffuser, sans parfois aucune prise de recul.

Alors, qu’est-il vraiment, ce voyeurisme ? La technologie offerte sublime-t-elle une pulsion humaine originelle ou au contraire l’asservit-elle ? Le voyeur récrée en son imaginaire les scènes observées (les désirs) et s’identifie à elles dans une optique d’aller plus loin, d’en savoir plus, d’en maîtriser le tout. Mais il est incapable de poser les bases de cette attirance. La technologie devient-elle alors un frein à la communication, à l’adéquation entre désirs et expressions de ce désir ? Empêche-t-elle finalement l’invisible de devenir visible, et donc crée une frustration qui, grandissant, entraîne davantage de dépendances ?

Ces technologies de l’écran, ces mediums, ces aides qui devraient être le chemin de l’expression et de l’expansion de soi, sont finalement les verrous de l’imaginaire. Ils empêchent l’homme de s’exprimer pleinement et confrontent deux mondes qui semblent incompatibles. Car, au lieu d’être le fruit de recherches, de l’humain, de soi, les images et les sons viennent à nous. Des mouches attirées par la déjection humaine.  Nous sommes abreuvés d’images choisies spécifiquement pour nous. Ne nous leurrons pas : nous naviguons grâce à des données, et nous obtenons l’information inconsciemment et intimement souhaitée à cause d’elles.

Ne vous inquiétez pas, des millions de chiffres et d’analyse prédisent vos moindres désirs et s’occuperont d’assouvir vos fantasmes, de vous inquiéter pour vous sentir vivants, de vous rassurer. Les écrans deviennent vos « doudou » vos narcisses, votre intimité masturbatoire. Caressé par les données créées par la navigation, l’homme laisse l’écran devancer ses envies. L’écran va les chérir, les dorloter, et finalement bloquer la spontanéité qui peut exister lorsque l’homme, lorsque nous sommes confrontés à nous-mêmes.  Lorsque nous nous regardons, effectivement, dans un miroir. Ne vaudrait-il pas mieux alors s’éparpiller en milliers de morceaux de verre ?

« Délivrés en même temps de la « vie intérieure »  en vain chercherions-nous, comme Amiel, comme une enfant qui s’embrasse l’épaule, les caresses, les dorlotements de notre intimité, puisque finalement tout est dehors, tout, jusqu’à nous-mêmes : dehors, dans le monde, parmi les autres. Ce n’est pas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons : c’est sur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes. »

Jean-Paul Sartre, Situations I, 

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À propos de l'auteur

Chef de projet éditorial Print - Web / Brand Content Manager



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