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Publié le 15 septembre, 2016 | par Estelle Bernet

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Les nouveaux paradis artificiels

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« On dirait qu’on vit plusieurs vies d’homme en l’espace d’une heure. N’êtes vous pas alors semblable à un roman fantastique qui serait vivant au lieu d’être écrit ? » (Charles Baudelaire, Les paradis artificiels)

Loin de l’invitation au voyage des poètes maudits, loin de cette envie d’ailleurs d’une « génération bovary » qui n’a (malheureusement ?) pas l’opportunité d’aller chercher sa dose d’arsenic chez l’apothicaire du coin, se trouve un entre-deux qui prend de plus en plus de place. Ne voyez-vous pas, caché au fond d’une salle sombre, venir à vous cette tentation de rêve, de plaisirs et de fausseté qui définit si bien les aspirations de l’humanité ?

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ, Le songe de l’ennuque (1874)

Le vin et le haschisch n’ont pas leur place au paradis. Nous demandons du soleil, de la beauté, des corps modelés, du sourire et de la gentillesse. Nous demandons, parfois, des élans de solidarité, des actions spontanées. Mais surtout, nous demandons une nouvelle réalité. Mais comment la construire, cette réalité ? En se basant sur quelque chose d’infiniment plus… mesurable. Les données.

Ces données, nous les créons, souvent sans le vouloir, afin d’apporter à ces nouvelles interfaces du réel, une part de « nous », d’humanité. N’est réel que ce que nous recréons dans notre cerveau, proclamait – à peu de choses près – un certain directeur scientifique d’Oculus VR. Petit œil au demeurant racheté par un autre revendeur de réalité(s).

En maîtrisant une partie de notre vie via l’image et les données que nous envoyons – consciemment, ou non – nous importons du virtuel au sein de quelque chose de réel. Ou peut-être l’inverse. Nos mots, nos images, nos recherches, sont aspirés afin que les nouveaux opiums – à consommer sans modération – nous emportent au paradis qui nous ressemble (mon enfant, ma soeur…)  ; celui où nous serons bien et où nous aurons l’illusion d’en maîtriser à la perfection les tenants et les aboutissants. Celui que nous avons l’illusion de construire.

Cette idée de construction d’un monde ne résonne que trop bien avec l’origine du « virtuel », qui n’est, selon Aristote que « du principe du mouvement ou du changement placé dans un autre être, ou dans le même être, mais en tant qu’autre. » (Métaphysique, livre V) Le virtuel ne serait donc, à contrario de l’imaginaire, qu’une construction que nous faisons nous même de quelque chose, ailleurs. Il est force de mouvement, bien palpable, quantifiable, mesurable. Désormais, sous le doux linceul d’un amas de données qui s’agite.

Facebook, les réseaux sociaux, deviendrait-ils alors des lieux à part entière, des réalités virtuelles (sans oxymore), de nouveaux paradis artificiels où l’homme chercherait à atteindre un idéal bien réel ? Il n’est rien de bien dangereux à la contemplation presque jouissive d’un travail achevé. En revanche, Baudelaire nous le précisait, la faculté de ces paradis artificiels est également d’entraver toute volonté, d’extraire de l’homme sa liberté puisqu’il n’est que le contemplateur de sa propre réalité. « Je veux prouver que les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanteraient peut-être. » (Les Paradis Artificiels, encore) Que se passe t-il après le creuset ? Rien.

Kai Ti Hsu, illustrateur et graphiste taïwanais
Kai Ti Hsu, illustrateur et graphiste taïwanais

Nous laissons des champs sémantiques, des rythmes de connexion, des traçages de sites, décider à notre place de quel paradis nous avons besoin et de l’évolution de celui-ci. Il existe même des nuances. Nous n’avons plus à aimer ou ignorer la virtualité qui est en face de nous (et qui n’apparaît qu’en fonction du temps que vous lui accordez), nous pouvons désormais nous offusquer, nous étonner, rire, adorer. Une majorité de sentiments positifs à découvrir, que nous n’avons plus vraiment le choix d’exploiter. On nous pousse à une contemplation purement passive, sans pouvoir agir malgré des possibilité d’expression.

« L’intelligence, libre naguère, devient esclave ; mais le mot rapsodique, qui définit si bien un train de pensées suggéré et commandé par le monde extérieur et le hasard des circonstances, est d’une vérité plus vraie et plus terrible dans le cas du haschisch. Ici, le raisonnement n’est plus qu’une épave à la merci de tous les courants (…) » (ibid.)

Qu’est-ce que l’homme devient au milieu de cette marée ? Il se retrouve confronté à cet idéal qui émane de lui, à cette puissance virtuelle et imaginaire qui le transcende, le dépasse, l’assomme et l’enterre au milieu de sa jouissance égocentrique, dans le dernier râle d’un orgasme mal contrôlé. Il devient l’homme-dieu, profitant de ses propres facultés qui le contraignent à admirer ce qu’il pense avoir construit. Il contemple un idéal qu’on lui apporte sur un plateau de données en argent et qu’il pense être le seul en droit de comprendre et de déterminer.

Il s’illusionne d’être donc maître de sa situation, au sein de ses nouveaux paradis, artificiels, pluriels, et quantifiables. Il est l’homme augmenté virtuellement, celui qui dépasse sa propre condition et s’enorgueillit d’un statut sur un mur. Car il n’a pas d’autre choix, que d’admirer ce mur froid qui se dresse devant lui, et de voir défiler, inlassablement le nombre de “réactions” que personne n’ira lui dire en face.

« Suivrai-je plus loin l’analyse de cette victorieuse monomanie ? Expliquerai-je comment, sous l’empire du poison, mon homme se fait bientôt centre de l’univers ? comment il devient l’expression vivante et outrée du proverbe qui dit que la passion rapporte tout à elle ? Il croit à sa vertu et à son génie ; ne devine-t-on pas la fin ? Tous les objets environnants sont autant de suggestions qui agitent en lui un monde de pensées, toutes plus colorées, plus vivantes, plus subtiles que jamais et revêtues d’un vernis magique. » (ibid.)

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À propos de l'auteur

Chef de projet éditorial Print - Web / Brand Content Manager



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