Points de Vue tech-lit

Publié le 27 janvier, 2014 | par Delphine Neimon

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Pas de Lumières sans ampoules : quid d’une cyber boite à outils humaniste ?

Il y a deux ou trois semaines Stéphane Favereaux amorçait l’année 2014 en rappelant à tous et dans le style énergique et légèrement provocant qui fait sa saveur qu’en une période pas si lointaine, il fut un courant de pensée baptisé du juste nom de Lumières, qui désigna très vite tout un siècle, le XVIIIème et ses grandes figures, ses combats contre les multiples occurrences de l’obscurantisme.

L’une des démarches majeures des philosophes de ce temps fut de définir, de classer, de comprendre et de transmettre. Dans cette perspective encyclopédique, le terme même de Lumières fut analysé par un certain Kant :

Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser)

Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

Kant – extrait de Qu’est-ce que les Lumières ? 1784

Ok, très bien, pas de souci … sauf que pour se servir de son entendement il faut une méthode, une démarche, … et des outils. Méthode ? Vous avez pensé Descartes ? Remontons plus haut dans le calendrier et citons nos chers, très chers Humanistes. Aïeuls de nos non moins chères Lumières, Erasme, Rabelais et compagnie vont forger pour leurs successeurs ampoules, triphasés, prises et interrupteurs qui constitueront ce grand lustre des idées dont l’éclairage brille encore au dessus de nos aveugles consciences.

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Et pour cause ! C’est qu’au XVIème siècle, des outils il n’y en avait pas bezef. Des livres certes, manuscrits, parchemins, incunables enfermés dans des bibliothèques jalousement gardées par l’œil de la très sévère chrétienté et totalement inaccessibles pour le commun des mortels (Le Nom de la Rose ça vous dit quelque chose ? Non ? Eh bien parcourez ce roman d’Umberto Ecco et/ou visionnez son adaptation cinématographique par J.J. Annaud, vous comprendrez mieux). Mais sinon rien. Quedal, nada. Le vide.

Vide que les Humanistes vont combler. En apprenant le latin, le grec, l’hébreu sur le tas et sans dico téléchargeable pour traduire au plus juste les ouvrages antiques redécouverts par dizaines au lendemain de la prise de Constantinople. En commentant ces ouvrages précieux, puis en écrivant par eux-mêmes. En dressant cartographie des territoires visités par d’aventureux explorateurs dans le sillage d’un certain Colomb Christophe (Mercator, merci de ta précision, 4 siècles avant Google Map), en inventant des outils de mesure et de visualisation telle boussole, astrolabe, compas …

Passons sur les avancées anatomiques, les dissections à la sauvette dessinées par un Léonard de Vinci effrayé de sa transgressive audace, le travail d’un Ambroise Paré, père des urgentistes, rebondissons sur l’amélioration des techniques de dessin, de peinture, la perspective, l’invention de la peinture à l’huile, ouvrons nous au développement de l’imprimerie qui libéra le savoir dans un flot que l’Eglise et le Pouvoir cherchèrent par tous les moyens à endiguer (mise à l’index, bénie sois-tu, et au pire un p’tit autodafé de ci de là, avec au dessus des ouvrages en flammes les corps de l’auteur et de l’imprimeur en train de convulser sous la brûlure intolérable).

Eh oui ! qui dit outil dit envie de s’en servir, dit prise de conscience, éducation et évolution vers cette majorité d’esprit que certains n’aiment pas trop car elle ouvre les dominés à la liberté. Et pourtant malgré tout, personne ne put faire taire cette République des Lettres qui institua le réseau social bien avant Facebook et Linkedin, à grand renfort de missives, cryptées au besoin, de courriers, de conférences, de discussions, les Humanistes tissant ainsi à l’échelon européen une toile de compétences et de connivences pareille à un cluster, un club, un cénacle.

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Imaginez-vous ce que ces gars auraient fait avec un PC entre les pattes, une tablette dans la poche, un smartphone dans l’autre et une clé 3G ? Eh bien ils n’en auraient rien fait de plus. Car l’essentiel pour eux étaient de fournir des outils intellectuels, une manière d’aborder le réel et d’y appuyer sa conduite. De produire de l’échange. Humain. Respect de l’Autre, transmission d’un savoir juste, refus des compromissions et des facilités, combat contre l’ignorance, recherche de l’autonomie : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » et « vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine » disaient ces messieurs. Or avouons-le depuis quelques temps, Internet farcit les têtes de beaucoup de vent. Et nous coupe les uns des autres alors qu’il devrait fédérer.

Pourquoi ? Parce qu’il nous enferme. Dans des cases, des illusions, des mensonges, des formatages. Jouant de nos bas instincts voyeuristes, de nos médiocrités, de notre besoin constant d’évasion, nous engluant dans ce stade débile dont il avait tout pour nous sortir. Ou quand un outil formidable de liberté devient l’aliment empoisonné de nos vanités, le miroir condescendant et complice de nos vacuités, l’instrument vicié de nos bassesses intellectuelles et citoyennes ? C’est à ce point proche de la rupture qu’il faudrait très vite se souvenir qu’à la source de notre civilisation, il y eut des mecs comme Socrate, Aristote, Avicenne, Shakespeare, Molière, … Je vais pas tous vous les citer, on en parle encore aujourd’hui, ils constituent le socle d’un patrimoine culturel mondial … et pourtant : ils n’avaient pas internet ni les réseaux sociaux, encore moins d’informatique, … ils avaient juste un cerveau et ils s’en servirent.

Sapere aude ! (Ose penser)Aie le courage de te servir de ton propre entendement. dixit Kant

A nous tous désormais de retenir cette leçon, pour reprendre le flambeau de nos humanistes et nos Lumières et réactiver la république des Lettres, l’instituer dans l’ère numérique où elle éclatera les frontières afin de rendre les utopies possibles face aux obscurantismes à l’œuvre dans les méandres de la toile. Et pour mettre en place cet ambitieux programme, y a pas à tortiller : une cyber boite à outils humaniste s’impose. Décidément la to-do list 2014 va être complexe à réaliser. Mais ô combien passionnante.

To be continued.

Del from The ARTchemists (Delphine Neimon)

DN

Rédactrice en chef et directrice éditoriale du webmagazine culturel The ARTchemists

 

 

 

 

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