Points de Vue serre

Publié le 7 janvier, 2014 | par Stéphane Favereaux

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Les Internets des Lumières

Loin de moi l’idée de galvauder, vulgariser, minimiser ce que fut le Siècle des Lumières… En bon littéraire, je ne pourrais pas l’envisager. Cependant, plus avance le développement des internets, du social média, plus apparaissent des similitudes pour le moins troublantes entre ce siècle qui vit naître une nouvelle civilisation partout en Europe, dans le monde, et la période que nous sommes en train de vivre.

Si le Siècle des Lumières voulait combattre l’ignorance, l’obscurantisme, l’inculture, les despotismes, par la diffusion des savoirs, nous nous voyons, aujourd’hui, confrontés à un choix. Soit, en accord avec Edgar Morin, nous fonçons droit dans le mur pour nous y écraser avec insouciance, en somnambules, soit nous nous mettons face à ce réel changement de paradigme social, politique, philosophique, démocratique qu’évoque Michel Serre, avec cette Renaissance de l’humanité.

lumieresLes outils mis à notre disposition, ceux que nous faisons vivre, les médias et réseaux sociaux, les énormes quantités de savoir que nous avons à notre disposition entre bibliothèques réelles avec des vrais livres dedans et via l’ensemble des sites web, permettent d’avoir accès à tous les savoirs, à la connaissance, et de répandre cette connaissance auprès de tous les publics, même ceux que le savoir n’aurait pas pu espérer toucher.

Les progrès techniques, scientifiques, qu’il s’agisse de cybernétique (merci Mc Luhan), de domotique, d’objets connectés (avec les limites réflexives et d’usages qui s’imposent en pareil cas), l’organisation du travail, de la société, les nivellements hiérarchiques réels ou supposés en mutation, exaltent ce champ de possibles… Mais une fois encore, soit on passe à côté parce qu’aspirés par des time wasters soit on avance en comprenant, en lisant, en se documentant. On peut subir ou choisir. A ceux qui maîtrisent, comprennent, de diffuser ce savoir, ces possibles. La vision devrait être optimiste, elle est pour l’instant souvent pessimiste ou résignée.

Pourtant, la capacité humaine à évoluer ne fait aucun doute. Plusieurs millénaires de civilisation montrent que le plus court chemin vers l’épanouissement passe par le savoir et la confiance. Alors, si cette Nature, au sens ou Rousseau l’entendait, permet à l’Homme de ne pas sombrer, autant se tourner vers elle…

Affirmer des valeurs

Les savoirs que permet de diffuser à grande échelle Internet peuvent amener à lutter contre tous les obscurantismes, et ils sont aujourd’hui nombreux. Tout comme l’intolérance.

Nous avons à notre disposition des Salons, des cafés, des lieux d’échange, voire des loges, pour y diffuser des idées, pour y débattre. Il s’agit des groupes, des communautés que l’on retrouve partout sous forme de pages, de groupes, de communautés, de forums, de TedX. Nous avons les regards experts, les penseurs, les sociologues, psychologues, philosophes, qui diffusent leurs réflexions. Et ce mouvement est mondial, global. Le village mondial de Mac Luhan existe bel et bien.

McLuhan

McLuhan

Le rôle prééminent du web dans cette nouvelle façon de vivre, diffuser et partager le savoir doit être un ressort de civilisation et non pas uniquement une pompe à datas et à revenus pour les sites qui nous vendent. Si on nous donne la parole, à tout le moins la possibilité de la prendre, autant la prendre vraiment. Autant utiliser un modèle mis à notre disposition pour diffuser et penser même si a priori ledit modèle préfère nous faire perdre du temps pour consommer davantage.

Les libertés ne s’usent que si on ne les prend pas, il ne faut pas attendre qu’on nous les donne, faute de quoi, nous risquons de n’en plus avoir bien vite. Le mouvement de lutte contre le savoir est déjà mis en place. D’aucuns écoutent, espionnent, sécurisent, veulent contrôler.

La police de la Librairie, la censure n’ont plus lieu d’être, ne l’oublions pas.

Mutations et évolutions

Le monde entier, à tout le moins connecté, peut aujourd’hui s’enorgueillir d’avoir accès à tous les domaines du savoir. L’esprit humain certes se voit saturé d’information mais l’apprentissage des usages, encore aujourd’hui nécessaire comme apprendre à lire était une nécessité pour accéder au savoir voici encore un siècle, peut permettre de trier, de ne pas s’intéresser au nuisible, à l’immonde, pour ne retenir que ce qui fait avancer.

Il s’agit d’une nouvelle démarche ontologique, philosophique, de recherche des connaissances, caractéristique, là encore, des Lumières.

Cette nouvelle conception du monde induit une réflexion sur la gouvernance des Hommes, sur leurs relations, leurs pratiques, leurs usages, qui doivent se fonder sur le progrès, non celui qui soumet mais celui qui fait évoluer. On préfère un livre, même numérique, à des Google Glass.

Les équilibres sociaux, sociétaux, gouvernementaux s’ébranlent aujourd’hui face une nouvelle donne dans la répartition des pouvoirs. Les uns croient encore l’avoir quand les autres pourraient le prendre, dans leur propre intérêt. On parle alors de Cyberdémocratie…

Si les Lumières ont essentiellement entraîné les élites dans leur sillage, ce paradigme pourrait, je dis bien pourrait, aujourd’hui, changer, ne serait-ce que légèrement. Internet n’est pas, plus, un outil élitiste.

La recherche du partage, du bonheur, s’il fallait reprendre ce terme cher à Rousseau ou Diderot, passe aussi par le fait de dénoncer les pouvoirs, les discours non experts et infatués, les tenants religieux ou faussement tels, les discours de haine et d’intolérance, les idées stigmatisantes, ce qui permettrait  sans doute de poser une nouvelle donne dans l’apparition d’un bonheur individuel mais aussi collectif, parce que le savoir pourra satisfaire une condition humaine à qui on a appris aujourd’hui à zapper, à ne plus construire une réflexion, à ne plus prendre de recul critique. Le fact checking assassine toute forme de réflexion profonde.

Forme et fond

Création, réflexion, des formats courts via des articles sur des blogs, des pamphlets, parfois, des articles de fond : les formes de diffusion des savoirs permettent la facilité d’accès, de compréhension, ainsi que c’était le cas au XVIIIème siècle. Qu’on écrive un statut pertinent, un article sensé, et l’on accorde l’envie potentiel au savoir. A nous de trouver les clés d’entrée.

Salon de Madame Geoffrin

Salon de Madame Geoffrin

Cette Révolution (même si je n’aime pas ce terme et ce qui en a été fait) dans les esprits se fera par ce creuset phénoménal qu’est Internet. Il présente, en complément des livres, une synthèse des connaissances. Et la connaissance permet de transformer le présent, de préparer l’avenir en comprenant le passé. Bergson le dit depuis bien longtemps.

Répandre les idées, les contrebalancer, débattre, avec un vrai fond, est aujourd’hui possible. Plus de frontières géographiques (mais des blocages numériques dans les états totalitaires) plus de frontières sociales, on est à une acmé de la diffusion potentielle maximale d’idées.

Le forum, ce nom n’est pas hasardeux, l’agora, sont sous nos yeux. Que ne les utilisons-nous pas réellement avec leur potentiel ? Le savoir est sur la place publique.

La revendication de la liberté, des libertés, se fera par le biais même des outils dont on peut avoir l’impression qu’il asservissent. A tout le moins qui nous amènent à regarder ailleurs.  Les sciences humaines avec leurs évolutions contemporaines permettent ce progrès humain, de comprendre qu’on ne résout pas des crises morales aujourd’hui comme il y a 50 ans, dans deux schémas de civilisation différents. On a le potentiel de mise en place d’une raison collective, d’un nouveau Contrat Social légitime.

Cette raison sera tout aussi expérimentale qu’elle pouvait l’être au XVIIIème siècle… Internet est un médium neuf, récent, encore mal maîtrisé par nombre de personnes. Sa maîtrise est l’enjeu majeur.

« La vertu consiste à faire du bien à ses semblables et non pas dans de vaines pratiques de mortifications », écrit Voltaire.

Alors peut-être suis-je d’un optimisme délirant et utopiste dans un Internet aujourd’hui essentiellement dystopique… mais ce champ des possibles, cette capacité de sortir du conventionnel, est, je le répète, sous nos yeux.  Kant en parle comme de « l’usage public de la raison » : contradictions, libre discussion, et répandre des idées nouvelles… pour avancer.

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