Points de Vue censure

Publié le 27 décembre, 2013 | par Stéphane Favereaux

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Un média social vraiment social ?

On parle des médias sociaux sans cesse parce qu’ils se remplissent de publicité. Qu’il s’agisse du maître social publicitaire Facebook ou de Twitter, Pinterest ou Instagram, on y voit majoritairement des marques. Mais l’humain y vit aussi. Puisque la frontière digital / IRL a disparu, et à la lumière des tensions sociales grandissantes, se pose la question du réel rôle social, voire sociétal, des médias et réseaux sociaux face à une volonté de mise sous contrôle d’Internet par les gouvernements.

Si les citoyens, un peu partout dans le monde, l’ont majoritairement intégré comme un élément essentiel de communication, de liant social, de mobilisation, d’engagement, à tout le moins pour une partie d’entre eux, il n’en reste pas moins vrai que ces supports changent fondamentalement la donne en termes de relations humaines, de relations sociales, politiques.

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Le nouveau paradigme de communication, de diffusion des messages, quels qu’ils soient, aux communautés, impose des mécanismes d’expression revus et corrigés. Et cette parole citoyenne, que la mainmise politique veut mettre sous coupe réglée, pose souci.

Apprendre à des citoyens pendant des années que les caméras de vidéosurveillance partout dans les villes protègent est une contre-vérité. Apprendre à des citoyens à grands renforts de communication que surveiller Internet, c’est pour les protéger, est une absurdité totale. Nous amener à penser que la perte de nos libertés, c’est pour notre bien, est une hérésie liberticide dans les termes et les faits.

Pourtant, les dirigeants partout dans le monde veillent à bien cadrer les choses, à légiférer toujours plus. Il leur faut accepter que l’expression citoyenne est et reste libre, aussi gênant que cela puisse être pour eux, et cette démarche s’avère toujours plus inexorable, et prend place dans un champ de possibles illimités, avec ses bons et mauvais côtés, avec un dispositif légal existant qu’il suffit d’appliquer sans voter des lois d’exception pour un Internet qui fait peur parce qu’il est très difficile de le contrôler. Alors on l’écoute.

On surveille. On vote des lois à court-terme sans regarder à 10 ans, à 20 ans, ce que permettraient ces lois. Un article 13 liberticide aujourd’hui peut simplement tuer toute velléité de prise de parole si des gouvernements plus « extrêmes » prenaient un jour le pouvoir, par exemple. Y ont-ils simplement pensé ? J’en doute. Combien de blogueurs, de journalistes, se verront réduits au silence pour avoir exprimé une idée déplaisante pour le pouvoir ?

Nouveaux mécanismes, nouveaux enjeux

Sans limites, parfois hors de tout contrôle, ce que l’on peut féliciter quand la parole libère, soutient, engage, et ce que l’on peut regretter quand elle stigmatise ou insulte, les médias sociaux génèrent une nouvelle relation à l’autre à laquelle il faut s’adapter, et ce à tout les niveaux. Qu’il s’agisse d’économie, de faits divers, ou de politique.

Et sur ce point précis, politique, le bât blesse plus qu’à son tour. Les classes dirigeantes voudraient un total contrôle sur les internets comme ils l’avaient dans les années 60, 70, 80 avec d’autres médias… Mais si les temps changent, le pouvoir, lui, tend à ne guère évoluer dans sa perception de la communication. Quand le média social leur permet  une belle action de personal branling, tout va bien. Quand ils se font tancer, critiquer ou qu’ils se voient mis face à quelques réalités pour le moins gênantes, tout va mal.

Leur grille de lecture de la société dans laquelle ils évoluent est pourtant fausse, faussée par une formation, une vision, une posture, qui n’intègre pas le temps réel, la réactivité immédiate, la mobilisation et la diffusion éclair. Leur posture discursive n’évolue en rien. Leur posture globale se fige dans un passé qui ne pourra plus exister. Pas même en Corée du Nord, n’en déplaise aux anciens démocrates qui ont pu accepter de soutenir le vote de l’article 13 .

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Une communauté citoyenne, qu’elle ait une visée simplement sociale, d’entraide, sociétale, de mobilisation, ou encore politique, est productrice d’idées, de propositions sociales, de prises de position politiques.

Le changement potentiel, la volonté de faire changer les choses, s’intègrent dans les nouvelles grilles d’analyse, de lecture, des acteurs du web. La citoyenneté numérique, c’est aussi ça. Nous produisons un changement inclusif, une évolution des usages, des modus operandi, des façons de communiquer…

Nous avons sous la main un outil de diffusion idéel qui ne peut rester exclusif. Prêcher les convaincus est malheureusement une tâche aisée.

Et là, dans ces circonstances, les médias sociaux deviendraient réellement sociaux au premier sens du terme avec une force mobilisatrice réelle et un appui réel sur les décisions qui nous concernent au quotidien. Mais un gouvernement écoute plus les sondages qu’il n’écoute les communautés, ces autres formes de lobbys, qu’il n’écoute les internets, quand il croit qu’il peut conserver son illusion de pouvoir en légiférant.

Pourtant, nous avançons vite, très vite, en faisant muter nos usages en temps réel. Et on s’oppose de façon systémique à une élite qui semble persister à ne rien comprendre à ce qu’est le numérique ou à ne pas accepter que ces changements peuvent et doivent modifier leurs postures. Ils se sentent fragilisés. Les institutions, Sénat ou Assemblée, ou encore les hautes instances dirigeantes ne peuvent pas suivre le rythme. On ne peut avancer avec des roues carrées même si les lois inutiles, dangereuses ou liberticides, veulent contraindre les roues carrées à devenir rondes. Ça ne peut pas fonctionner. Le prédicat de départ s’avère absurde et l’incompréhension tient malheureusement lieu de raison ou d’autorité pour qui réprime au lieu de comprendre et de s’adapter.

Outils de communication ouverts, publiques, à la puissance réelle, les médias et réseaux sociaux montrent constamment à qui veut réellement l’entendre que la démocratie pourrait redevenir une réelle démocratie au sens étymologique. Mais, une fois encore, le pouvoir de la loi préfère faire taire un médium que l’on ne peut bâillonner qu’en le censurant dans l’absolu. Et la censure est une dénégation par principe de la démocratie.

Liberté des peuples

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« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre » disait Benjamin Franklin. Je ne sache pas que la population, aujourd’hui, accepte aussi facilement une prise de contrôle sur sa liberté qui n’en sera de fait, plus une.  Selon Arnaud Montebourg, l’article 13 de la Loi de programmation militaire autorisant les interceptions sur internet sous certaines conditions, était « valide sur le plan de la protection des droits individuels« . CQFD… Une grille de lecture erronée d’une réalité sociale : Internet.

Quid de la séparation des pouvoirs ? Quid des libertés individuelles ? Quid du respect de la devise de la France « Liberté, égalité, fraternité » ?

La Quadrature du Net parle de « démocrature » et estime que  » ce projet de loi instaure un régime de surveillance généralisée et risque de définitivement rompre la confiance relative accordée par les citoyens aux services en charge de la sécurité« 

« Cette loi, c’est le plus grand coup porté au fonctionnement de la démocratie depuis les lois d’exceptions pendant la guerre d’Algérie« .  selon Gilles Babinet, pour qui, à juste titre, nous ne sommes pas loin de la « dictature numérique« 

Alors jusqu’à quel degré d’autoritarisme liberticide va sombrer la classe dirigeante pour finir de mettre à bas ce dernier espace de liberté qui fait si peur ? Il fut un temps pas si lointain où on désignait Internet comme une Netopie, et cette Utopie du Net est absolument réelle, tangible, elle existe dans les faits, dans les actes, dans nos quotidiens. Nous y sommes et devons y rester libres.  Une CNIL non consultée, un Conseil Constitutionnel qui ne sera pas saisi : CQFD quant aux intentions ouvertement liberticides.

Assassiner la Neutralité du Net et la liberté des citoyens, des électeurs, peut s’avérer des plus gênant au final.

A chacun, le pouvoir venu, la découverte, ou l’ignorance. Mais l’ignorance ici, est dangereuse pour la démocratie.

illustration : RSF / 100 dessins de Cartooning for Peace pour la liberté de la presse

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